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En Suisse, des dizaines de milliers d’entrepreneurs choisissent chaque année la raison individuelle pour se lancer. Pas de capital à bloquer, pas de notaire, une comptabilité allégée : le statut a tout pour séduire. Mais cette simplicité a un prix, et il se paie parfois cher. Avant de cocher la case « indépendant », voilà ce qu’il faut savoir.

Le mardi soir, Sandra a posé sa démission

Le mercredi matin, elle s’est retrouvée devant son écran, café froid à côté du clavier, à fixer la page d’accueil de la caisse de compensation AVS. Quarante et un ans, douze ans d’agence de communication derrière elle, une dizaine de clients qui n’attendent qu’elle.

Et une décision en suspens depuis trois jours : raison individuelle, ou Sàrl ?

Ce que Sandra découvre dans les heures qui suivent, des milliers d’entrepreneurs suisses le découvrent chaque année. La raison individuelle est partout présentée comme la solution évidente : zéro capital, pas de notaire, des démarches qui tiennent en quelques formulaires. Sur le papier, c’est imparable.

Mais derrière cette simplicité se cache une mécanique fiscale, sociale et juridique que peu d’articles racontent vraiment.

Avant de cocher la case « indépendant » sur le formulaire AVS, voilà ce qu’il faut savoir, et ce que personne ne dira gratuitement.

La RI séduit pour une raison simple : elle est presque gratuite à créer

Pas de capital social à bloquer, pas de notaire à payer, pas de statuts à rédiger. Pour démarrer une raison individuelle en Suisse, il suffit de commencer à exercer son activité. C’est, sans concurrence, le statut le plus rapide à mettre en route.

Concrètement, trois démarches attendent l’entrepreneur. La première : s’affilier à la caisse de compensation AVS de son canton en tant qu’indépendant. Elle demandera des preuves d’activité tels que des contrats, les premières factures émise pour confirmer qu’il ne s’agit pas d’un salariat déguisé.

La deuxième : éventuellement s’inscrire au Registre du Commerce. Cette inscription n’est obligatoire qu’à partir de 100’000 CHF de chiffre d’affaires annuel. En dessous, elle reste possible, mais pas exigée. La troisième : s’assujettir à la TVA, mais seulement si le même seuil est franchi.

Les frais ? Quasi nuls. En cas d’inscription au RC, comptez environ 120 CHF d’émoluments. C’est tout. À titre de comparaison, créer une Sàrl coûte de l’ordre de 1’200 CHF tout compris et exige un capital social bloqué de 20’000 CHF.

Cette barrière à l’entrée minimale explique pourquoi la RI reste le statut préféré des freelances, des artisans, des consultants et de tous ceux qui veulent tester un projet sans s’engager financièrement. On peut littéralement décider lundi de se lancer et émettre sa première facture vendredi.

Mais cette légèreté à l’entrée a un prix. Et c’est là que ça devient intéressant.

La raison sociale d’une entreprise est le nom officiel sous lequel elle est enregistrée et exploitée. C’est l’identité légale qui apparaît dans tous les documents officiels, contrats, et au Registre du Commerce.

Elle permet d’identifier votre entreprise parmi celles déjà existantes. La raison sociale doit respecter certaines règles légales en fonction de la forme juridique choisie.

« Simple » ne veut pas dire « sans risque » : vous répondez sur vos biens personnels

En raison individuelle, il n’y a pas de séparation juridique entre vous et votre entreprise. Vous êtes l’entreprise.

Cela signifie une chose très concrète : si vous contractez une dette que vous ne pouvez pas honorer, les créanciers viennent se servir sur votre patrimoine personnel. Compte épargne, voiture, résidence secondaire : tout ce que vous possédez peut être saisi.

Cette responsabilité illimitée est le principal point de friction du statut. Pour un graphiste qui facture trois clients par mois, le risque reste théorique. Pour un entrepreneur qui signe des contrats à six chiffres, qui livre du matériel coûteux, qui commande des stocks ou qui s’expose à des recours en garantie, ça change tout.

Imaginons un cas concret. Vous commandez 30’000 CHF de marchandises pour un projet qui tombe à l’eau. Le client ne paie pas. Vous devez quand même régler votre fournisseur. En RI, cette dette est votre dette. Avec une Sàrl, le risque s’arrête au capital social engagé.

« La raison individuelle, c’est le bon réflexe quand on teste un projet ou qu’on démarre seul, sans engagement lourd. Mais dès que les chiffres décollent ou que les risques montent (fournisseurs, employés, locaux) la responsabilité illimitée devient un problème stratégique. Tout le métier consiste à savoir à quel moment tirer ce trait. »
Romain Prieur, expert-comptable diplômé EXPERTsuisse, fondateur d’Entreprendre.ch

Une RC pro bien dimensionnée peut absorber certains coups, mais elle ne couvre ni les défauts de paiement, ni les dettes fournisseurs, ni les obligations contractuelles. La couverture juridique reste, elle, structurelle.

Le piège fiscal que personne n’anticipe vraiment

Sur ce point, la RI a l’air imbattable : un seul niveau d’imposition. Le bénéfice de l’activité s’ajoute aux autres revenus et c’est tout : pas d’impôt sur les sociétés, pas de double taxation. Beaucoup d’entrepreneurs s’arrêtent là.

Le problème, c’est ce qu’il y a derrière. En Suisse, l’impôt sur le revenu est progressif : plus on gagne, plus le taux marginal grimpe. Et en RI, vous n’avez aucun levier pour lisser ce revenu. Ce que l’activité dégage, c’est votre revenu imposable. Point.

Avec une Sàrl, la mécanique change complètement. Vous pouvez vous verser une partie en salaire (déductible du bénéfice de la société), garder une partie comme bénéfice imposé au taux société (de l’ordre de 14 à 15 % sur Genève et Vaud), puis vous distribuer le reste en dividende, qui bénéficie d’une imposition partielle pour les participations qualifiées.

Cette répartition permet, à partir d’un certain niveau de revenu, de réduire significativement la facture fiscale globale.

À petits bénéfices, la RI reste avantageuse, c’est mathématique. Mais à mesure que l’activité grandit, le rapport s’inverse. Sur un revenu confortable, l’écart annuel entre les deux structures peut atteindre plusieurs milliers de francs, parfois bien plus, selon la situation familiale et le canton.

L’erreur classique : rester en RI par habitude alors que les chiffres justifient la bascule depuis longtemps. Beaucoup d’indépendants découvrent l’enjeu lorsqu’ils consultent une fiduciaire pour leur déclaration. Sauf que c’est à ce moment trop tard pour optimiser l’année écoulée.

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Rédigé par Romain Prieur, expert-comptable diplômé EXPERTsuisse

100’000 CHF : le seuil qui fait tout basculer

Tant que le chiffre d’affaires reste sous 100’000 CHF par an, la RI demeure un statut très léger. Au-dessus, plusieurs obligations s’enclenchent automatiquement.

D’abord, l’inscription au Registre du Commerce devient obligatoire. L’entreprise apparaît publiquement comme entité commerciale, avec son nom et son adresse professionnelle. Cette officialité a des avantages, gain de crédibilité bancaire, signature de contrats plus sereine, mais elle implique aussi des obligations comptables plus strictes.

En effet, vous devez si vous dépassez les 100’000 CHF de chiffre d’affaires vous assujettir à la TVA. Il faut s’enregistrer auprès de l’Administration fédérale des contributions, facturer la TVA aux clients, déposer des décomptes périodiques et tenir une comptabilité qui permet de la justifier.

Enfin, attention au seuil supérieur : dès 500’000 CHF de chiffre d’affaires, le Code des obligations exige une comptabilité en partie double, avec bilan, compte de résultat et annexe. Plus question de gérer ça avec un simple tableur. À ce niveau, l’externalisation auprès d’une fiduciaire devient quasi inévitable.

Ces seuils ne sont pas des détails. Ils dessinent une trajectoire. On peut démarrer en RI très légère, franchir les 100’000 CHF, se professionnaliser, puis arriver au moment où la simplicité initiale devient un frein. C’est précisément à cet instant-là que beaucoup d’entrepreneurs se posent, souvent trop tard, la question du passage à la Sàrl.

Une RI peut tout à fait fonctionner sur la durée si l’activité reste à taille humaine. Mais si vous projetez de l’embauche, des contrats à enjeux ou un développement commercial soutenu, vous courez déjà vers une transformation couteuse.

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Prévoyance et chômage : l’angle mort des indépendants suisses

Voici un sujet que les guides traitent en deux lignes alors qu’il devrait occuper un chapitre entier. Quand on devient indépendant en raison individuelle, on sort du système de protection sociale tel qu’on l’a connu en tant que salarié.

Premier choc : pas de 2e pilier (LPP) obligatoire. La prévoyance professionnelle, qui pour un salarié est cofinancée par l’employeur et capitalise mensuellement, devient pour l’indépendant une démarche purement volontaire. Vous pouvez ouvrir un 3e pilier, et le plafond déductible est plus élevé pour les indépendants sans LPP que pour un salarié. Mais à long terme, vous accumulez nettement moins de capital retraite qu’un salarié à revenu équivalent.

Deuxième choc : pas d’assurance-chômage. Si l’activité s’effondre, aucun filet de protection. Pas d’indemnités, pas de période transitoire. On reprend à zéro, en piochant dans ses économies.

Troisième point : vous payez environ 10 % de votre bénéfice en cotisations sociales obligatoires, contre un peu plus de 5 % pour un salarié — l’autre moitié étant prise en charge par l’employeur. Avec des taux dégressifs pour les revenus faibles, mais en charge pleine au-delà.

Concrètement, sur un revenu net annuel de 120’000 CHF, vous décaisserez autour de 12’000 CHF de cotisations sociales. À cela s’ajoutent l’impôt sur le revenu, l’assurance-maladie et la prévoyance que vous choisissez de financer vous-même. Le revenu disponible final peut surprendre.

L’indépendance offre la liberté. Elle demande, en échange, d’être son propre DRH, son propre fonds de retraite et son propre plan B.

À quel moment basculer vers la Sàrl ?

Il n’existe pas de seuil magique gravé dans la loi. Mais quatre signaux convergent généralement, et lorsque trois sur quatre s’allument, la création ou la transformation en Sàrl se justifie.

Le signal du risque. Vos contrats, vos engagements ou votre matériel exposent vos biens personnels à des montants que vous ne pourriez pas absorber sans dommage. C’est le déclencheur le plus binaire : dès qu’il s’allume, la responsabilité limitée devient une nécessité, pas un confort.

Le signal fiscal. Le bénéfice annuel atteint un niveau où la combinaison salaire + dividende devient nettement plus efficace qu’une imposition directe au taux marginal. Ce point de bascule dépend du canton et de la situation familiale, mais il s’évalue en quelques minutes avec un fiduciaire.

Le signal commercial. Les prospects, les banques ou les investisseurs demandent une structure plus solide. Une Sàrl rassure, signe des contrats sous son propre nom, peut accueillir un associé ou un investisseur. Une RI, structurellement, ne peut pas.

Le signal de croissance. L’activité approche ou dépasse les 500’000 CHF de chiffre d’affaires, l’embauche se profile, les locaux se louent. La complexité administrative monte ; autant qu’elle s’inscrive dans une structure conçue pour cela.

Créer une Sàrl coûte aujourd’hui 490 CHF HT avec Entreprendre.ch, frais de notaire inclus. Il faut penser au capital social de 20’000 CHF, qui n’est pas perdu, puisqu’il sert ensuite à financer l’activité.

Le calcul est rarement compliqué. Ce qui l’est, c’est l’inertie. Beaucoup d’entrepreneurs restent en RI deux ou trois ans de trop, perdant en optimisation fiscale et en sécurité juridique ce qu’ils avaient gagné en simplicité au démarrage.

Conclusion

La raison individuelle n’est ni un bon ni un mauvais choix dans l’absolu. C’est un statut adapté à un moment précis d’un parcours entrepreneurial : celui du démarrage, du test, de l’activité à taille humaine. Pour beaucoup, elle suffit à mener une carrière entière.

Pour d’autres, elle devient un point de passage : trois ans, cinq ans, sept ans, puis on bascule en Sàrl quand l’activité l’impose. Le choix initial compte donc moins que la lucidité avec laquelle on en suit les conséquences.

Avant de cocher la case, posez-vous simplement la question suivante : où voyez-vous votre activité dans deux ans ? Si la réponse implique des contrats à enjeux, des employés, des investisseurs ou des bénéfices confortables, vous regardez déjà une Sàrl. Si elle implique une activité solo, agile, à risques contenus, la RI fait le job, et le fait bien.

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Romain Prieur

Romain est un des trois fondateurs de entreprendre.ch. Il est également expert-comptable diplômé en Suisse et fondateur de la Fiduciaire Karpeo à Genève et Lausanne. Romain conseille au quotidien les entrepreneurs et ceux qui souhaitent le devenir. Il est aussi chargé de cours pour la spécialité entrepreneuriat de l’Ecole Crea et au sein de l’organisation des experts-comptables suisses ExpertSuisse.